APPRÉHENDER LE TERRITOIRE COMME UN BIEN COMMUN : COMMENT RÉPONDRE À NOS BESOINS EN PRÉSERVANT LES RESSOURCES ?
En France, les ressources renouvelables (produits agricoles, forêts, eau) qui pourraient garantir la subsistance des citoyen·ne·s sont majoritairement détenues par des propriétaires privés les exploitant dans un but lucratif. Une grande partie de ces ressources est captée par des entreprises qui les commercialisent, parfois à l’autre bout du monde, dans une logique de profit court-termiste, sans réflexion sur leur préservation pour le bénéfice des générations futures. Les profits tirés de l’exploitation de ressources vitales sont accaparés par les actionnaires des grands groupes qui exploitent ces ressources. Les scandales environnementaux et sociaux sont sans précédent dans les domaines de l’agriculture, la sylviculture, la pêche et la gestion de l’eau. De l’autre côté, nous, citoyen·ne·s, sommes complètement dépendant·e·s du commerce international pour nous nourrir, nous vêtir, nous loger. Dans le monde post-capitaliste qui se profile, il est nécessaire de garantir notre autosuffisance pour nos besoins les plus vitaux. Il faut assurer à toutes et tous l’accès à la nourriture, l’eau, le textile et le logement, en redirigeant les ressources des territoires vers les citoyen·ne·s qui les habitent, en France comme partout dans le monde.
Ce que nous voulons :
- que tous les territoires se dotent des moyens d’assurer la subsistance des êtres humains et non humains qui les habitent,
- que la production des biens et services soit décidée par les citoyen·ne·s du territoire,
- que les ressources soient utilisées en priorité pour garantir la subsistance des êtres qui composent le territoire, en respectant les cycles de régénérabilité,
- que le territoire soit considéré comme un bien commun à protéger, géré par les citoyen·ne·s2,
1. Subvenir à nos besoins en préservant les ressources de nos territoires
+
1.1. L’agriculture
+
L’agriculture est le point d’entrée de notre réflexion sur les ressources car, non seulement le résultat de son travail permet de nourrir le monde, mais la manière de la pratiquer conditionne aussi la santé humaine, la santé des sols, la qualité de l’air, la qualité et la profusion de l’eau et de la biodiversité.
Nous savons que l’agroécologie est le modèle agricole qui pourrait garantir l’autosuffisance alimentaire des territoires tout en respectant les limites planétaires. L’agroécologie se base sur la polyculture. Elle fonctionne sans intrants chimiques et est moins gourmande en eau, tout en préservant la qualité de ce qui est produit. Organisée autour d’un fonctionnement autonomiste des territoires, elle apporterait de nombreux bénéfices vitaux comme la préservation de la qualité des sols et de la santé humaine, des nappes phréatiques et de la qualité de l’eau, le retour d’une biodiversité abondante, la diminution des chaînes logistiques de transport et la diminution excessive des plastiques d'emballage et de conditionnement, la création d’emplois abondants, pérennes et non délocalisables sur les territoires. Nous pensons que cette pratique devrait être généralisée à l’ensemble des territoires, dans le but de casser les logiques de spécialisation territoriale représentée par des monocultures intensives, au profit de polycultures agroécologiques. Pour entrer dans le détail des solutions techniques à mettre en œuvre pour développer ce type d’agriculture et décrire les conséquences environnementales et sociales que ce modèle implique, les personnes les plus compétentes sont Marc Dufumieret Xavier Poux ainsi que l’association Les Greniers d’Abondance ou le syndicat la Confédération Paysanne.
En plus de ses nombreux bénéfices pour le secteur de l’alimentation, l’agroécologie permet de produire des matières premières destinées à la production de biens manufacturés : textile, plastique alternatif, matériaux de construction, matière énergétique. Tous ces usages sont autant de possibilités qui, si elles étaient développées massivement, constitueraient des alternatives aux matières polluantes distribuées par les multinationales. Nous souhaitons mettre en valeur des exemples de filières qui utilisent des matières issues de l’agriculture pour proposer des biens manufacturés, comme Lin et Chanvre bio (textile), Interchanvre (plastique biosourcé, textile), Ardelaine, Mos-Laine (laine), ou encore Réseau français de la construction paille.
|
Questionnement :
Cette réflexion pourrait être menée avec Terre de Liens et les Greniers d’Abondance qui ont respectivement développé les plateformes Parcelles et CRAter, qui se sont unifiées pour devenir la plateforme Territoires Fertiles, destinées à accompagner la mise en œuvre de projets de transition agricole dans les territoires.
|
1.2. L’élevage
+
Aujourd’hui, l’élevage industriel entraîne une surconsommation de viande dans les pays occidentaux. Cette production de masse est la cause de multiples maux : maltraitance animale, déforestation, accaparement de terres agricoles par l'agrobusiness, émissions massives de CO2, pollution des sols et des eaux, consommation massive d’eau, problèmes de santé publique, etc. Néanmoins, l’élevage est indispensable à une pratique agroécologique de l’agriculture. Nous pensons qu’avec une diminution de la consommation de viande, sur le principe “moins mais mieux”, l’élevage intensif pourrait être supprimé au profit de cheptels plus petits et plus respectueux des animaux et de leur environnement. Ces cheptels devraient être mieux répartis sur les territoires pour permettre une consommation locale de lait et de viande. Ainsi, de la surface agricole serait libérée pour des cultures qui proposent des alternatives à la viande à base de protéines végétales moins gourmandes en eau et en surfaces agricoles.
Cette position est défendue par de nombreux acteurs de l’environnement et de l’agriculture, notamment la Confédération paysanne, la FNH, Greenpeace France, RAFU (Résistance Aux Fermes Usines) et bien d’autres
1.3. La pêche et l’aquaculture
+
Comme pour la viande, la consommation de poisson doit diminuer, sur le même principe “moins mais mieux”, pour protéger les espèces menacées par la surpêche et laisser plus de place à la pêche artisanale adaptée à une consommation locale. Pour opérer la transformation d’une pêche industrielle vers une pêche et une aquaculture durable, nous devons systématiser les principes préconisés notamment par l’association Bloom, qui éclaire sur ces enjeux et qui propose les alternatives les plus abouties à la pêche et à l'aquaculture industrielle.
1.4. Systèmes alimentaires
+
Nous venons de passer en revue les biens communs à préserver, qui permettent de nous alimenter, et les solutions techniques, soutenues par un certain nombre d’acteur·rice·s de la société civile, pour utiliser les ressources qu’ils nous procurent dans une logique régénératrice.
Maintenant, pour construire l’autonomie alimentaire, nous devons nous questionner sur la capacité des territoires à adapter leur régime alimentaire en fonction de la diversité que procure leur terroir.
|
Questionnement : De manière générale, nous devons adapter nos régimes alimentaires à une alimentation moins carnée avec des substituts végétaux. Les territoires ne disposant pas tous des mêmes ressources :
Cette réflexion pourrait être menée avec les acteurs de la plateforme Territoires Fertiles : Terres de Lien, Les greniers d’abondance, la FNAB et la coopérative BASIC. |
1.5. La sylviculture
+
Au-delà des services écosystémiques capitaux que les forêts nous offrent (captation de carbone, protection de la ressource en eau, biodiversité forestière, rôle social), elles sont une source de matières premières renouvelables indispensables pour une transition vers une économie post-capitaliste, à condition de respecter leurs cycles de régénérabilité. Elles ouvrent des alternatives aux entreprises capitalistes mondialisées dans de nombreux domaines, de la construction (Lafarge) à l'ameublement (IKEA) en passant par le bois-énergie, ainsi que la production d’une multitude d’objets du quotidien. Il est absolument indispensable de garantir la régénérabilité des forêts, pour les générations futures, si nous voulons préserver leurs écosystèmes, continuer à profiter de leurs services et des matières premières qu’elles nous fournissent à long terme. À l’heure où l’ONF, l’organisme public destiné à faire appliquer le droit forestier privé et public, subit un véritable détournement de ses missions d’intérêt général au profit de la privatisation de ses activités régaliennes, c’est toute la politique forestière, privée et publique, qui risque d’être menée au rabais. Le droit forestier français qui, jusqu’ici, appliquait une politique de gestion durable des forêts en les statuant comme bien commun, est en train de s'effondrer sous la pression des lobbys, au profit d’une politique industrielle et court-termiste.
Tout un ensemble de mesures alternatives qui permettent de continuer à statuer nos forêts comme bien commun, et de les protéger afin d’en tirer un maximum de profits sociaux et environnementaux tout en respectants leurs capacités à long terme, sont promus par des acteurs associatifs comme SOS Forêts France, Canopée, des journalistes et auteurs comme Gaspard d’Allens. De plus, les acteurs privés du bois comme le label bois de Francese sont organisés en filières locales complètes pour proposer au public des produits issus des forêts françaises et transformés au niveau local. Une gestion forestière durable couplée à une organisation professionnelle organisée localement autour des points de récolte permettrait de développer des alternatives dans tous les territoires et dans tous les secteurs que nous avons cité au-dessus.
|
Questionnement :
|
1.6. Gestion de l’eau
+
L’eau est un élément vital pour l’épanouissement de la biodiversité, les organismes vivants humains et non humains. C’est un bien commun qui ne doit pas pouvoir être accaparé pour un usage lucratif et dont la qualité doit être garantie pour des raisons évidentes de santé publique. La topologie des bassins versants façonne la géographie des territoires et l'installation des communautés humaines et non humaines. C’est, à juste titre, l’un des piliers de la théorie biorégionaliste.
À l’échelle mondiale, nous consommons beaucoup plus d’eau douce que ce que la nature est capable de régénérer. Le dérèglement climatique aggrave cette situation. Unrapport publié le 20 janvier 2026 par l'Institut universitaire des Nations unies pour l'eau, l'environnement et la santé affirme que la Terre est entrée dans une "ère de faillite hydrique mondiale", la consommation d'eau à long terme dépassant le renouvellement de la ressource en eau.
En France, une note d’analyse sur la ressource en eau publiée le 25 juin 2025, par le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, estime que 88% du territoire de France métropolitaine connaîtra fréquemment d'ici 2050 des situations de "tension hydrique" en été compte tenu du changement climatique, si le pays ne change pas radicalement sa politique de gestion de l'eau. Le Sud pourrait être particulièrement affecté, notamment à cause de l’irrigation des cultures.
À travers le monde, l’agriculture intensive et l’industrie sont les principaux responsables de l'accaparement de l’eau. Avec la complicité des gouvernements, les industriels détournent ce bien commun pour un usage privé lucratif.
Il faut protéger les ressources en eau et la qualité de ce bien commun. Pour cela, il est indispensable que les citoyen·ne·s reprennent la main sur les décisions qui concernent sa gestion, sa distribution, sa préservation et le traitement de ses eaux usées. Les acteurs qui pourraient le mieux présenter les solutions qui vont dans ce sens sont les associations Coordination Eau Bien Commun France et Eau et Rivières de Bretagne.
2. Faire du territoire un bien commun : quelles transformations économiques, sociales et politiques ?
+
2.1. Économie : communaliser des filières productives complètes
+
Communaliser les bien communs :
Nous ne pouvons plus laisser entre les mains d’acteurs privés le soin de la préservation des ressources, qui sont vitales pour l’ensemble des communautés humaines et non humaines. Nous ne pouvons pas les laisser dilapider les biens communs de nos territoires pour leur unique profit. Nous voulons reprendre la main sur le contrôle des ressources pour qu’elles garantissent en priorité notre subsistance.
Pour cela, nous pensons que les filières qui utilisent les ressources de nos territoires devraient sortir des logiques de compétitivité et de surproduction. Nous pensons qu’il serait nécessaire de communaliser les fermes, les forêts et les sources d’eau de chaque territoire et de placer leur contrôle sous la direction des citoyen·ne·s. Ainsi, le territoire deviendrait un bien commun qui appartiendrait à tous·te·s les citoyen·ne·s. Des exemples fonctionnent déjà sur le principe des biens communaux : les fermes communales référencées dans le répertoire France PAT, ou les forêts communales gérées par l’ONF, dont le syndicat SNUPFEN Solidaires apporte régulièrement un regard critique sur les décisions imposées par le gouvernement, qui s’attaque au fondement même du régime forestier. Concernant l’eau, le retour à la gestion publique ou “remunicipalisation” qui débute dans les années 2000 puis s’accélère à partir de 2010, démontre que les acteurs privés comme Suez, Veolia et la Saure ne sont pas légitimes pour garantir l’intérêt général sur la gestion d’un bien commun aussi crucial.
|
Questionnement : Le monde agricole entre dans une phase de transition cruciale. Une grande partie des agriculteur.rice.s du baby-boom va partir à la retraite prochainement sans possibilité de reprise de leurs terres.
Quelques pistes de solutions envisagées, à mettre en discussion :
La collectivité reprend la charge de l’investissement dans l’outil productif. Le propriétaire agricole se décharge du poids de la dette engendré par la création ou l’entretien de son outil de travail. Les citoyen·ne·s, via la collectivité, décident de l’usage de la parcelle agricole : quel type de production, quelle manière de produire. Par exemple, la métropole de Lyon a créé une ferme métropolitaine pour cultiver une alimentation locale, et ses agriculteur·ice·s embauché·e·s par la ville bénéficient de nombreux avantages, grâce à leur condition de salarié·e·s, comme expliqué dans cet article de Reporterre.
Ils et elles reçoivent un salaire mensuel fixe, et sont formé·e·s aux pratiques agricoles souhaitées par la collectivité. |
Créer des filières complètes au cœur des territoires :
Pour s’émanciper des grandes entreprises mondialisées, nous devons reprendre le contrôle sur l’ensemble des chaînes de production des produits alimentaires et des bien manufacturés que nous consommons. C'est-à-dire qu’il faut réintroduire des filières complètes sur les territoires, dont la production des ressources, leur transformation, et la distribution des produits finis se font entièrement - ou quasiment - sur le territoire. Il faut intégrer ces filières, dimensionnées à la plus petite échelle possible, dans le domaine public sous forme de coopératives communales ou territoriales.
L’association Lin et Chanvre Bio en Normandie travaille depuis des années pour réintroduire une filière de production de textile à base de lin et de chanvre dans le nord de la France, là où est implanté la production de lin. Leur étude “Réindustrialisation : une filière au sec en Normandie” appuie notre position. Elle analyse l’absurdité actuelle de la production disséminée à travers le monde, ainsi que les capacités de la région à réintroduire l’ensemble de la chaîne de production, tout en proposant une forme de gestion coopérative.
Planifier la production locale :
Nous pensons qu’il est indispensable que la gestion collective des ressources se fasse de manière planifiée, décentralisée et démocratique. Les citoyen·ne·s devraient prendre part à la construction des objectifs de production pour les ressources de leur territoire. C’est la condition nécessaire pour que les biens communs deviennent la propriété collective de toutes et tous.
Cette planification devrait permettre d’orienter les ressources vers les besoins essentiels, garantissant ainsi la subsistance des citoyen.ne.s. Les surplus de production seraient portés à discussion pour être commercés ou non avec d’autres territoires nationaux ou internationaux. Les profits de cet éventuel commerce participeraient à alimenter le budget du territoire.
Protectionnisme des entreprises locales :
Aujourd’hui, les productions agricoles, forestières et piscicoles locales sont mises en concurrence avec une production intensive mondialisée, qui est distribuée à moindre coût dans nos commerces. Pour que les citoyen·ne·s consomment les biens produits à proximité, il nous semble nécessaire de casser la compétition entre les territoires infra et extra-nationaux par une forme de protectionnisme local.
|
Questionnement :
|
2.2. Les transformations sociétales
+
Il est évident que transformer les territoires en bien communs, pour utiliser leurs ressources dans une logique de subsistance post-capitaliste, aurait d’importants impacts sur nos modes de vie.
Notre rapport au travail :
Les emplois nécessaires pour mettre en place ce système de gestion des ressources seraient nombreux, du secteur primaire jusqu’au secteur tertiaire. Le recul de la spécialisation des territoires permettrait de rétablir des savoir-faire utiles pour notre subsistance. Le fait que les biens communs deviennent des propriétés publiques permettrait de former les travailleur·euse·s à différents métiers, qu’ils et elles exerceraient en fonction des besoins. Tous ces métiers implantés au cœur des territoires deviendraient pérennes et non délocalisables, et serviraient des intérêts collectifs. Cela entraînerait une transformation profonde de notre rapport au travail. Celui-ci ne serait plus perçu comme une corvée à accomplir, dénuée de sens, réalisée simplement pour survivre, mais comme une tâche valorisante qui permettrait d’assurer le fonctionnement collectif.
L’aménagement des territoires :
De plus, le report de nombreux emplois du tertiaire vers des emplois liés à la gestion des biens communs engagerait un phénomène d'exode urbain, ce qui bouleverserait l’aménagement des territoires.
Dans le chapitre 3, nous aborderons plus en profondeur les transformations sociales et géographiques d’une telle réorganisation de la société.