Depuis la publication du rapport Meadows en 1972 par le club de Rome, nous avons pris acte que la croissance infinie dans un monde fini n'est pas possible. Notre posture s'inscrit donc sans suspense dans une philosophie post-croissance, comme elle est décrite par les travaux de Kate Raworth dans son livre La théorie du Donut. Cette posture post-croissante induit la sobriété dans l’usage des ressources, par leur régulation et leur juste répartition. Nous appelons à une régulation qui ne soit pas subie par les citoyen·ne·s mais qui, au contraire, soit construite par elles et eux. Cette posture post-croissante ne s’oppose pas non plus au développement de nouvelles technologies, à condition qu'elles servent l'intérêt collectif et que ces évolutions soient, encore une fois, approuvées par les citoyen·ne·s en conscience des impacts environnementaux et sociaux qu'elles provoquent. Finalement, nous sommes persuadé·e·s que, même si cette vision basée sur la sobriété diminue l’abondance d’objets, le confort et la qualité de vie seront nettement améliorés, car cette société sera plus humaine, plus juste, plus saine, plus harmonieuse avec son environnement, plus concentrée sur l’être que l’avoir.
Nous voulons faire converger des valeurs sociales, environnementales et institutionnelles dans une organisation : l’autonomie et la coopération des territoires.
Quelques définitions :
Les territoires :
Nous concevons les territoires comme les définissent les biorégionalistes. Dans notre vision, les territoires ne sont pas tracés par des frontières politiques, mais par des limites naturelles qui prennent en compte tant des caractéristiques géographiques, climatiques, hydrologiques et écologiques, que des considérations culturelles.
Les biorégions peuvent être définies aussi bien par la géographie des bassins versants que par les écosystèmes de faune et de flore particuliers qu’elles présentent ; elles peuvent être associées à des paysages reconnaissables (par exemple, des chaînes de montagnes particulières, des prairies ou des zones côtières) et à des cultures humaines se développant avec ces limites et potentiels naturels régionaux. Plus important, la biorégion est le lieu et l’échelle la plus logique pour l’installation et l’enracinement durables et vivifiants d’une communauté[1].
Bien entendu, le périmètre de ces biorégions reste à définir. De nombreuses cartes présentent des biorégions avec des différences de taille importantes. Or, la taille des biorégions aura aussi son importance dans le fonctionnement politique de l’État fédéral imaginé dans cette vision (voir chapitre 6).
L’autonomie des territoires :
Pour retrouver une forme d’indépendance, nous devons rompre aussi radicalement que possible avec les grandes entreprises qui nous imposent le capitalisme et la mondialisation, et qui nous vendent des biens que nous pouvons produire directement sur nos territoires.
L’autonomie territoriale dont nous parlons est donc une autonomie de subsistance : les territoires doivent garantir aux citoyen·ne·s leur subsistance, c’est-à-dire la satisfaction de leurs besoins essentiels (se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner, etc.), en utilisant les ressources disponibles dans le respect de leurs cycles de régénérabilité. C’est donc toute l’organisation matérielle, économique et institutionnelle des territoires qui doit être modifiée pour leur permettre d’être plus autonomes.
L’autonomie ne signifie pas une simple décentralisation administrative, mais bien de donner aux territoires un éventail beaucoup plus large de compétences et une vraie liberté d’agir.
La coopération des territoires :
Bien entendu, cette autonomie des territoires ne peut être que partielle. Au-delà de la subsistance, il est évident que les territoires ne peuvent pas assumer à eux seuls la production de tous les biens manufacturés nécessaires. La production de ces biens repose sur la nécessaire coopération politique et économique entre les territoires nationaux et extra-nationaux, bien que l’étendue géographique des échanges devrait être limitée autant que possible.
De manière générale, dans cette vision, le territoire devient la propriété collective des citoyen·ne·s qui le compose. Il redevient un bien commun, c’est-à-dire une enveloppe matérielle, institutionnelle et administrative au service des citoyen·ne·s et gérée par les citoyen·ne·s.
La somme de ces territoires autonomes constitue un État fédéral ascendant multiculturel, bien différent de l’État nation unitaire décentralisé tel que nous le connaissons actuellement.
Les territoires autonomes et fédérés, pilotés par des assemblées, agissent de manière coordonnée pour décider de la politique générale de l’État fédéral. Ils suivent deux objectifs :
- répondre aux besoins des citoyen·nes,
- assurer des relations d’échanges culturels ou commerciaux avec le reste du monde, qui soient équitables et qui respectent les droits humains et environnementaux.
Une société fondée sur l’autonomie et la coopération des territoires a la capacité de garantir à tout·e citoyen·ne des conditions de vie dignes. Qu’ils et elles aient la garantie de pouvoir se nourrir et se loger dignement sans distinction de classe, de genre, de couleur de peau ou d’origine, d’âge ou d’état de santé.
[1] Thayer R. (2003). LifePlace. Bioregional Thought and Practice. Berkeley: University of California Press.